ALIBI n° 1 (2 juillet 2002)

Passages lus en français, extraits des nouvelles de Jacques Jouet

II-1

      « Quand les révolutions révolutionnent, elles s’attaquent à leurs rêves. L’un d’eux concerne le lexique.

Quand les révolutions renomment, avant même d’être renommées, il leur faut de la conviction et ne douter de rien, deux qualités qu’elles ne marchandent pas. Les révolutions aiment nommer à neuf. C’est leur côté naïf, premier-homme sur une première-terre ou sur une terre rénovée, après le bras-de-fer. Les révolutions, qui parlent volontiers – quand elles ne s’écoutent pas parler –, jouissent d’avoir sur leur terrain deux camps de locuteurs : les hommes nouveaux toujours sur la brèche et les réactionnaires. Les seconds sont fragiles de la bouche autant que souples des mâchoires. Ils ont tout de suite mal aux dents s’ils disent un mot neuf, comme quand on croque trop franchement dans un sorbet ou une banane givrée. Les premiers se musclent tous les jours et refusent de souffrir. (…)

            Rien de ce qui est, qui arrive, ne peut être innommable. Et si c’est là un bon axiome pour tout langage, les révolutions en ont un autre : rien de ce qui est nommable, ne peut être irrenommable : sociétés et groupes, choses dans leur apparente inertie, arbres et fleurs, animaux, enfants, adultes insatisfaits, vieillards, concepts. »

II-2

     « La révolution, vous savez que ça doit signifier d’abord et surtout infiniment plus de liberté. Vous vous habillez très librement, je vous félicite. Puis-je vous demander votre nom ?

– L’ancien ou le nouveau ?

            – Je n’ai ni le droit ni le goût de me soucier de l’ancien. Et dans ces murs encore moins. Donc, vous en avez déjà changé !

Elle dit qu’elle s’appelle Hélice.

                 C’est ainsi que je m’appelle. Et j’estime avoir enfin le droit de dire “ je m’appelle ”. Ce nom, je l’ai choisi, c’est mon nom. »

II – 3

« Élissse la cliente est revenue au jour et à l’heure dite. Et le surintendant était heureux de la revoir. Il en avait rêvé la nuit : de ses bras à elle, qu’il la soulevait dans ses bras à lui, puis la portait à bout de ses bras au-dessus de sa tête… qu’elle tournait alors de sa propre volonté bras écartés, que la figure enfin, qu’ils dessinaient tous les deux sur la piste d’un cirque sans chapiteau, s’envolait dans les airs et survolait une partie méconnaissable du monde, une partie méconnue du monde et toute à nommer de frais dans l’esprit de la révolution.

Mais quand Élissse se présenta en réalité, elle parut au surintendant moins autorisée que dans le songe. Son apparence était austère, jupe noire, œil noir et collants noirs, elle gardait les bras trop couverts étroitement croisés l’un sur l’autre et ramena rapidement aux choses sérieuses le révolutionnaire qui s’égarait. »

II – 4

« – (Il paraît)…que parfois les longs fleuves ont plusieurs noms, comme le Nil ou l’Amazone. Le Nil en a beaucoup.

            – Plusieurs noms dans l’espace…

            – Ce n’est pas la même chose que Cambodge et Kampuchea ou que Dahomey et Bénin.

            – Plusieurs noms dans le temps…

            – Oui.

            – Vous me donnez une idée… on devrait pouvoir nommer un être… par exemple, vous… on doit pouvoir vous nommer de façon plurielle : un nom qui nomme votre visage – et rien que le vôtre –, un tout autre qui nomme votre poitrine, un tout autre le dos… les jambes… Repenser complètement les papiers d’identité. »