ALIBI n° 1 (2 juillet 2002)

 

Passages lus en français, extraits des nouvelles de Leung Ping-kwan

I - 1

« Il devait se rendre dans une auberge dont il n’avait retenu du nom que la sonorité : o-ya-doi-shi-chou. Cela se prononçait ainsi et encore il n’en était pas sûr! Ce nom désignait peut-être un lieu empreint d’une atmosphère raffinée ou bien une villa proche d’une forêt de pins et d’une rivière, il n’en savait rien du tout.

Quand  le train arriva à Kyôto, il faisait déjà nuit, la gare lui parut immense, mais Luo Jie ne reconnut rien. Jetant un coup d’œil rapide, il ne vit qu’un bâtiment de construction récente. Etait-ce vraiment la gare dans laquelle il avait débarqué au cours des années soixante-dix ? A cette époque, il voyageait sac au dos, la bourse vide et il avait attendu l’aube assis sur une banquette dure avant d’arriver. »

I – 2

« Ils quittèrent le Nanzenji et cherchèrent le sentier menant au Ginkakuji, le chemin n’était pas très visible sur le plan, aussi en perdirent-ils progressivement le tracé et avancèrent-ils à leur gré. Alors qu’ils n’y pensaient plus, ils trouvèrent sur leur route des empreintes de fleurs de cerisiers et en s’approchant plus près, ils virent qu’il y avait encore des fleurs sur les branches. Il leur sembla être loin de tout, isolés de la foule. Le long du sentier coulait un canal. Sur l’un des bords se trouvaient quelques maisons ainsi que des boutiques encore fermées. C’était un matin calme et précieux.  Les cerisiers ne ressemblaient pas à ceux des cartes postales aux fleurs étincelantes ; quelques fleurs avaient déjà atteint leur pleine maturité, quelques autres s’étaient envolées sur le sol, certaines étaient encore en bourgeons tandis que d’autres étaient à peine ouvertes. Elles se complétaient les unes les autres, créant à elles seules un paysage original. Ils continuèrent à marcher, il leur sembla que le temps s’était arrêté et que le monde extérieur avait cessé d’exister.

            En suivant un cours d’eau, ils marchèrent sur ce chemin constellé de fleurs  tombées, jusqu’à ce qu’à nouveau retentissent des voix humaines, ils découvrirent alors sur un écriteau le nom du lieu où ils se trouvaient : Tetsugakunomichi « Le chemin de la philosophie ». Ils se regardèrent et ne purent s’empêcher de rire. Ce nom était vraiment très beau mais il ne pouvait exprimer complètement ce qu’ils ressentaient, ils verraient donc s’ils ne pourraient pas eux-même en trouver un nouveau. »

I – 3

« C’était vraiment inattendu, cet espace qu’ils traversaient un court instant se transformait finalement en l’endroit dans lequel ils auraient aimé rester le plus longtemps.  Dans l’esprit de Luo Jie, la vieille gare avait déjà disparu sans laisser de traces! Elle dit : « Peut-on encore appeler cela une gare ? ». C’était un nouvel espace, ils y trouvaient un nouvel intérêt et un nouveau plaisir. Toutes sortes de gens passèrent: des jeunes portant des T-shirts avec des personnages de manga, des hommes ressemblant à des Sumo, des femmes distinguées, habillées à la dernière mode, de jupes noires sur lesquelles étaient imprimés des textes bouddhiques, des maîtresses de maison les bras chargées de paquets petits et grands rentrant chez elles.  Une jeune fille aux paupières brillantes et dorées, en mini-jupe, montée sur des talons hauts de trois pouce, attira un instant son regard, puis ce fut un jeune homme maigre portant des chaussures rouges et une chemise à fleurs. Sa main saisit la sienne, un air de Jiesique se fit entendre, puis il fut absorbé dans la foule à la suite des autres. Les gens montaient et descendaient, circulaient sans cesse dans cet espace confus, mêlé, désordonné, libre et drôle, où Asu et Luo Jie purent enfin se détendre et se sentirent à l’aise. Ils marchèrent lentement, quittèrent tout doucement la foule, puis ils jetèrent un dernier coup d’œil à la ville depuis un autre côté de la terrasse. Luo Jie ne feuilleta même pas son plan et son fax pour essayer de retrouver le monastère qu’il n’avait pas pu voir. Appuyés l’un contre l’autre, ils contemplaient depuis ce point de vue, la vie de tout le monde dans une ville moderne où rien de particulier ne se passait. Ils jouirent du souffle de la brise, ce midi là, où ils devaient prendre le train pour retourner travailler. Un court instant ils connurent un matin qui leur appartenait à eux seuls. »